Nos déchets sont le reflet de notre savoir-être

Le savoir-être, c’est l’ensemble de nos dispositions de base, de nos qualités et de nos défauts. C’est ce qui est constitutif de notre personnalité, entre autres : nos attitudes, nos croyances, notre capacité d’ouverture ou, au contraire, de fermeture, notre égocentrisme ou notre allocentrisme, notre capacité à nous mettre à la place des autres, notre honnêteté, et aussi, les intentions qui sous-tendent nos comportements, notre dimension de conscience ou de manque de conscience,…

Nous sommes loin de la notion de savoir-vivre qui désigne un ensemble de règles de vie en communauté telles que le respect d’autrui, la politesse ou la courtoisie, proposant des modèles de conduite adaptés aux différentes situations sociales. Il ouvre la porte à l’hypocrisie, au conformisme, au mimétisme pouvant confiner à l’hystérie collective.

Les déchets furent à l’aube des inventions humaines et avant la révolution industrielle, limités aux restes de nourriture, os, cuir, étoffes, bois, auxquels s’ajoutèrent plus tard quelques objets en terre cuite, des outils, armes et bijoux en métaux. La grande majorité d’entre eux pouvaient se décomposer selon un cycle naturel. Ceux qui ont été préservés de la capacité de la nature à recycler ses composants permettent aujourd’hui de comprendre l’évolution humaine au cours des temps.

Tous les produits fabriqués par l’homme ont un impact environnemental pendant l’ensemble de leur cycle de vie. Certains produits sont capables de générer beaucoup plus de nuisances que d’autres. Le cycle de vie d’un produit est caractérisé par quatre phases : son lancement, sa croissance, sa maturité, son déclin. Les impacts environnementaux s’additionnent depuis l’extraction des matières premières nécessaires à la fabrication de ce produit, jusqu’à l’ensemble des procédés de fabrication, de transport, de consommation et finalement de destruction ou de recyclage.

Nos déchets prennent aujourd’hui la forme visible de boues de stations d’épuration, de déchets biodégradables (restes de cuisine, déchets de jardin et d’espaces verts, eaux grasses …), de déchets inertes (issus essentiellement de la filière du bâtiment et des travaux publics), de déchets recyclables (déchets ménagers et assimilés [produits par les ménages, les commerçants, les artisans, les entreprises, les industries, etc… il s’agit du verre, des métaux, des papiers, des plastiques ou encore des matières organiques… ] ; (des DIB, Déchets Industriels Banals, déchets des entreprises du BTP non dangereux.) ; (des DBEC, Déchets Banals des Entreprises du Commerce, déchets connexes à la filière bois, déchets communs aux entreprises [emballages, déchets de bureaux, papiers, cartons, etc…] et de déchets spécifiques à une activité [chutes, déchets de fabrication, etc…]), de déchets dangereux ( le déchet dangereux peut être explosif, comburant, inflammable, irritant, nocif, toxique, cancérogène, infectieux, corrosif, mutagène …), (DTQD, Déchets Toxiques en Quantités Dispersées [déchets banals souillés, piles, batteries usagées, résidus de peinture, … produits de coiffure, lessives et détergents, eau de javel, aérosols, huiles de vidange, liquides de frein, de refroidissement, huiles de coupe, solvants, encres, révélateurs et fixateurs photos, … ]) ; (DIS Déchets Industriels Spéciaux [solvants, hydrocarbures, boues, bains de traitement de surface, acides, cendres, mâchefers, laitiers, … ], DEEE, Déchets d’Equipements Electriques et Electroniques [téléphones portables, télévisions, ordinateurs et tout appareil électroménager, … ], DMS, Déchets Ménagers Spéciaux, [piles et batteries usagées, médicaments, huiles usagées]

et enfin de déchets ultimes (le déchet ultime est défini par le Code de l’Environnement comme un déchet, résultant ou non du traitement d’un déchet, qui n’est plus susceptible d’être traité dans les conditions techniques et économiques du moment, notamment par extraction de la part valorisable ou par réduction de son caractère polluant ou dangereux.). Seuls, selon le Code de l’Environnement, les déchets ultimes peuvent être enfouis ou incinérés.

Les déchets humains sont aussi composés des déchets invisibles , pas moins dangereux pour autant, bien au contraire. Il s’agit de gaz (produits des combustions pour transports [aujourd’hui le transport des déchets représente 1/3 des tonnages transportés en trafic intérieur de marchandises], chauffage, accumulation des déchets en décharges …), de rayonnements radioactifs (production électrique de la filière nucléaire, radiothérapies …), de rayonnements électromagnétiques (émissions pour la téléphonie, et en général pour le transport hertzien des informations ….), de molécules chimiques dispersées dans l’environnement, qui détraquent les organismes vivants (pesticides, plastiques, métaux lourds ….) …..

nature2Tout cela donne réellement le vertige.

Dans les Hautes-Alpes et en 2009 (c’est la dernière année dont les tonnages de déchets sont connus) la population, sédentaire et touristique, a fait une fois de plus ses preuves de production et de gestion de ses déchets, insouciantes et irresponsables : 998 kg par habitant (seuls les habitats sédentaires sont pris en compte pour les ratios) constitués de boues, recyclables, inertes, biodégradables, dangereux et ordures ménagères enfouies. Ces dernières ont été de 383 kg par habitant, toutes reléguées dans trois centres de stockage, à Embrun, Ventavon et Sorbiers.

On soulève le tapis, et hop, on le rabat sur ces choses que l’on ne veut pas voir et que l’on veut oublier le plus rapidement possible. Sans pour autant se préoccuper des effets de ces stockages sur la population riveraine et sur l’environnement. On se cache derrière son petit doigt, on délègue à d’autres le devoir de préserver les ressources et les conditions de vie des générations présentes et futures.

Allez donc séjourner quelques heures dans les parages du centre de stockage du Beynon, à Ventavon, de préférence lorsque les masses d’air sont froides et stagnent dans la vallée de la Durance, et vous vous demanderez comment les riverains des quelques communes alentours peuvent supporter une puanteur aussi persistante, pénétrante et écoeurante ! Le nuit ces riverains sont réveillés par cette pestilence, quand bien même ils se claquemurent dans leurs maisons. Les trois quarts des habitants des Hautes-Alpes contribuent dans l’indifférence à leur malheur en jetant leurs déchets organiques dans le conteneur des déchets ultimes. Tout comme une partie des habitants des Alpes de Haute Provence et des Alpes Maritimes (dont Veolia, exploitant du Beynon, a demandé récemment quatre nouvelles années d’enfouissement d’une partie de leurs déchets ménagers!). Ces matières fermentent et produisent au contact de l’ensemble des déchets énormément de gaz et de jus toxiques. Comment peut-on accepter de faire aux autres ce que l’on ne supporterait pas soi-même ?

Les collectivités locales chargées du service public de la collecte et du traitement des ordures ménagères tardent à organiser le compostage et à mettre en place la tarification incitative, obligatoire à partir de 2014, qui consiste en l’application du principe de pollueur-payeur cher à l’Europe. La chose est d’ailleurs un sujet tabou, sauf dans l’Embrunais où les élus chargés du domaine des déchets assument leur responsabilité. Même le département, compétent en matière de planification, n’y fit pas allusion lors de sa récente commission consultative en charge du Plan départemental de prévention et de gestion des déchets non dangereux (1), où était présenté un premier bilan intermédiaire depuis l’adoption de ce plan en 2013. Interrogé, le président de cette commission s’est tourné en direction des représentants de l’Embrunais pour leur demander le témoignage de leurs difficultés.

Néanmoins, il est remarquable que d’autres collectivités en France n’ont pas reculé devant l’organisation de cette gestion des déchets, responsable et constitutive d’un véritable investissement pour le présent et l’avenir (moins de dépenses, moins de pollution, moins de besoins d’incinérateurs ou de centres de stockage, préservation des ressources …).

Le Grand Besançon dans le département du Doubs, en instaurant sa redevance incitative « au poids et à la levée » (des bacs individuels ou collectifs) dont l’objectif est d’encourager les bonnes pratiques de tri et de réduction des déchets, a vu les déchets ultimes de ses 59 communes diminuer de 26 % et la redevance moyenne chuter de 3 % en un an, de 2012 à 2013 (2). Dans le domaine du compostage la Grand Besançon est aussi exemplaire. Après avoir pris la décision en 2009 de ne pas remplacer le plus vieux de ses deux fours à incinération, cette collectivité a initié avec succès le projet « compostage à tous les étages » pour inciter tous les habitants à (bien) composter au plus près de chez eux, quel que soit leur habitat : compostage classique,lombricompostage en appartement, compostage de pied d’immeuble, chalet de compostage et compostage accéléré.

Exigeons donc de nos élus la mise en place de cette redevance, en toute concertation pour éviter les erreurs d’équipement et d’organisation ! Exigeons l’organisation du compostage, individuel et collectif, de toutes les matières fermentescibles, !

Les opérateurs privés auxquels sont déléguées la collecte des déchets et l’exploitation de la décharge cherchent quant à eux le profit avant toute chose. Leur rémunération à la tonne ne les incite pas à faire diminuer les déchets. Ils ne feront donc rien pour éviter les dérives actuelles, bien au contraire. Ce pourrait être le cas par exemple par le refus de camions chargés de déchets dont l’enfouissement est interdit dans ces centres de stockage. Il n’est qu’à regarder le film « Supertrash » de Martin Esposito. Ce jeune cinéaste courageux nous fait découvrir la réalité : en toute illégalité et en toute impunité, par camions, sont déversés des produits pharmaceutiques, des hydrocarbures, des excréments liquides, des dizaines de fûts d’arsenic (quand on sait la toxicité de ce produit on tremble pour les riverains des nappes et cours d’eau), des cercueils, des déchets du BTP, des déchets recyclables (des « kilomètres » carrés de tapis rouges et verts du festival de Cannes), des aliments et autres déchets organiques, …. tous interdits dans les installations de stockage des déchets ménagers. Les jus s’écoulent dans la rivière et gagnent la mer. Les animaux meurent …

On le voit, on ne peut pas faire confiance aux opérateurs. Il est du devoir de tous, citoyens et pouvoirs publics, de contrôler leurs actes et procédés.

La bonne nouvelle est que parfois, dans ce domaine aussi d’autres ont trouvé des solutions. San Francisco en Californie s’est positionnée comme un leader de la gestion des déchets en réduisant de 77% la part de ses déchets qui terminent dans des décharges ou des incinérateurs. La ville a obtenu une reconnaissance au niveau national au travers d’une approche à trois axes :

– l’établissement d’une législation forte en vue de réduire la quantité de déchets produits :

– un partenariat avec une compagnie de gestion des déchets partageant les mêmes objectifs et avec laquelle elle a pu initier des programmes innovants,

– et la création d’une culture du recyclage et de compostage.

En mars 2012, la ville a fêté sa millionième tonne de déchets organiques transformés en compost. San Francisco est bien engagée sur la voie du zéro déchets à l’horizon 2020.

Faisons-le savoir autour de nous et, en attendant ce changement radical tant espéré dans la gestion des déchets par l’application pure et simple de la LOI, surveillons les centres de stockage de déchets, qu’ils soient privés ou publics !

Et les producteurs de ces déchets ménagers et assimilés ? Les ménages pour la grande majorité.

Des milliers de jambes qui franchissent tous les jours le seuil des hypermarchés, attelées à leur caddy, la tête pleine des promotions annoncées sur des tonnes de papiers glissés dans les boîtes aux lettres.

Des milliers de bras qui chaque jour ouvrent leur poubelle de ménage, bien tapissée d’un sac en plastique tout neuf, évitant les divagations des jus au fond du récipient, dans les escaliers de l’appartement, sur la chaussée et dans le conteneur, mais ajoutant à la masse de déchets leur tribut. Des milliers de mains qui blanchissent les consciences en fermant le couvercle de la poubelle.

Des milliers de consciences qui se défaussent sur les opérateurs, estimant que dans la mesure où le service est payé, il est dû. Mais quel service ?

Détourner le regard de la production de nos déchets ne permet pas de les faire diminuer en volume, poids et toxicité.

Refuser d’aborder en toute responsabilité et conscience ce problème sociétal, mais aussi familial et individuel, est la meilleure façon de rester inféodé à la doxa du moment.

C’est aussi le moyen le plus simple de rater son émancipation, la reconquête de sa liberté, de son autonomie et de l’estime de soi.

Car, quelle émancipation et quelle liberté dans l’aliénation par la consommation ?

Quelle autonomie lorsque le réflexe est l’achat et non pas la réflexion pour trouver d’autres solutions plus créatives et éco-compatibles ?

Quelle estime peut-on avoir de soi lorsque l’on se débarrasse aussi irresponsablement, égoïstement et malproprement de ses déchets ?

Depuis des années mon foyer produit 6 kg de déchets ultimes par an et par personne, sans peine, que l’on se rassure. Béa Johnson, notre compatriote Gardoise qui vit aux Etats-Unis, fait beaucoup mieux en rassemblant moins d’un litre de déchets ultimes par an pour sa famille composée de quatre personnes (3). Avec le temps, Béa Johnson « s’enrichit de ce dont elle s’allège ». Son mari, Scott, ne ressent pas le changement de la même manière : pour lui, c’est surtout le temps retrouvé qui compte. “Le moins on a, le plus on passe du temps ensemble, à faire ce que l’on a envie de faire”, analyse la jeune femme. Au quotidien, ils revoient leurs habitudes, scrutant chaque détail, évaluant chaque besoin, raisonnant chaque envie.

« Le mieux pour en être convaincu est d’essayer, de tester pour approuver ». « Le hic, c’est que les gens sont un peu flemmards et ont du mal à changer leurs habitudes”, estime Béa Johnson.

Alors, à l’instar de cette jeune femme exemplaire, regardons, pesons et analysons le contenu de nos poubelles. Nous serons mieux à même de refuser ce qui n’est pas utile, de réduire ce qui peut l’être, de réutiliser les objets, de recycler et de composter.

Effectuer des gestes pour la planète et pour ses habitants, présents et futurs, est non seulement une question de sensibilité et de dignité, mais aussi une garantie de satisfaction, de contentement et même de bonheur.

La réduction de ses déchets est l’une des voies pour y parvenir.

MC MONET

(1) Siègent dans cette commission les représentants de l’Etat (DREAL, ARS, préfecture, ADEME, …) des collectivités territoriales compétentes en matière de déchets (communautés de communes, syndicats mixtes, …), des opérateurs privés (VEOLIA , …), des associations (UDAF, Arnica Montana, SAPN …),

(2) http://www.grandbesancon.fr/index.php?p=1641).

http://www.sybert.fr/index.html

(3) http://www.m6.fr/emission-66_minutes/videos/11341440-bea_zero_dechet.html

http://livre.fnac.com/a5962082/Bea-Johnson-Zero-dechet

http://alternatives.blog.lemonde.fr/2012/11/25/zero-waste-home-les-johnson-un-couple-deux-enfants-et-zero-dechet-depuis-trois-ans/